Jacques Réda, La Fontaine, Buchet Chastel [coll. Les auteurs de ma vie], 2016, 192 pages, 12 €

Jacques Réda, La Fontaine
Buchet Chastel [coll. Les auteurs de ma vie], 2016, 192 pages, 12 €

L’art est long et trop courts les termes de la vie.
La Fontaine, Poèmes du Quinquina, 1682

La FontaineQuatrième volume de cette collection, ce La Fontaine offre, sous la dénomination de « morceaux choisis », une anthologie des meilleures pages de « celui qui a nourri la vie » de son préfacier. C’est précisé dès la première page. Cela ne concerne pas seulement une re-visitation des Fables, mais aussi des contes et des lettres. Et surtout, une présentation court sur cinquante pages, « Une promenade avec La Fontaine », du pur Réda, un régal en soi pour le festival de la plus subtile intelligence, mais celle-ci se double d’une riche définition de ce que peut être la poésie. Comme il vient après force « congrès de thuriféraires » et que l’humilité lui est naturelle, il prévient encore : « Je me suis résolu à n’évoquer que “mon” La Fontaine, quitte à espérer que même mes travers, comme une sorte de loupe parfois déformante, auront pu agrandir avec profit quelques traits dont on n’a pas toujours souligné la justesse. »

De l’homme, qui n’aborde l’écriture des Fables qu’à la maturité, Jacques Réda souligne que celle-ci a « préservé chez lui ce privilège de l’enfance ». Sur son fatalisme : « Estimer que l’on ne peut rien changer à l’état des choses n’est pas l’approuver ni croire que tout changement reste impossible ou peu souhaitable, mais reconnaître qu’on n’est pas de ceux qui en affronteront les hasards. » Sa coquinerie l’invite à décocher une flèche en direction de « l’érotisme épicé versant peu à peu dans la cuisine pornographique, où quelques maîtres-queux se sont vu attribuer le grand cordon de penseurs » qui prête le flanc à l’accusation de décadence. Mais c’est son écriture, « les ressources de son art, tout de densité dans le relâche, de naturel dans l’habileté, de promptitude dans l’indolence » qui l’enchante et le conduit à suggérer une approche de la poésie.

Si l’on accepte l’image d’un pont qu’élèverait Jacques Réda pour nous conduire à la poésie, la première pile offre une brève réflexion sur la langue. Une page en réécrit l’histoire, du romain en passant par le Moyen Âge, pour aboutir à ce jugement : « Il n’aima fidèlement et profondément que sa langue ; sans transports exultants ou pathétiques, elle le lui rendit sans compter. » La seconde pile de ce pont érige quelques règles. Préalable : « Peut-être la prose de La Fontaine peut-elle bien préparer à une bonne lecture de ses vers, et des vers réguliers en général, à notre époque où l’on a désappris de les lire, les dire et les apprécier. » Là-dessus, Réda de préciser que la poésie « n’a certes besoin d’aucune règle pour tenter d’exprimer l’indicible, qui ne se dit pas souvent ». Le tablier du pont établit que la réussite de La Fontaine tient à la profondeur de sa réflexion conjuguée à la parfaite lisibilité de ses vers.


Enfin c’est avec sa grâce coutumière que Jacques Réda loue chez La Fontaine « une langue si parfaite qu’elle déjoue même les pièges de la perfection. […] On y sent constamment le relâche d’une tension présente mais gouvernée, d’où provient la féerie véritable. Le Désir est là, imprégnant chaque syllabe de sa chaleur maintenue au degré qui l’entretient et qu’il préfère peut-être à son acmé suivie d’un retombement déplorable. » Qu’ajouter sinon cette parfaite entrée dans l’œuvre : « Lire et relire La Fontaine, c’est écrire de nouveau ce qu’il écrivit, entrer avec lui dans l’intimité amoureuse de notre langue, comme si entre mille, en mille ans, elle l’avait élu. »

Pierre Perrin, note inédite du 28 août 2016



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