André Blanchard, Un début loin de la vie, Le Dilettante, 2018, 320 pages, 20 €

André Blanchard, Un début loin de la vie
Le Dilettante, 2018, 320 pages, 20 €

BlanchardLe dernier sera donc le premier, comme dans la Bible, car il est ici posthume. Nonobstant l’erreur de l’éditeur qui présente la première partie du livre, “Ex-voto”, comme « une longue phrase hoquetante de soixante-dix pages », le volume porte haut une idée de la littérature. La littérature se mérite ; André Blanchard a trouvé son idéal chez Proust et on voit bien ici comment il tente de se hisser à l’altitude du grand devancier.
Mais pourquoi, diantre, dans le prière d’insérer, cette étrange idée de réduire à une phrase ces soixante-dix premières pages ? Elles sont constituées de deux paragraphes, en vérité, dont le second court des pages 15 à 73 ? C’est suffisamment compact, pour ne pas effrayer davantage. C’est à se demander si l’éditeur les a lues ! Et pourtant oui, sans doute, puisque le livre « a été achevé d’imprimer à 1515 exemplaires ». Or André Blanchard dispose d’une presse abondante. L’espoir est donc ici contenu.
Malgré quelques clichés peu recommandables, « j’étais à la masse », pages 16, ces pages initiales tournent le dos à la jeunesse d’aujourd’hui. Elles ne disent rien de son monde, à elle, sinon peut-être que, page 23, « exister est devenu un contre-la-montre » et de déplorer, page 132, les carences des troisièmes en conjugaison « où ils butent sur le passé simple et le conditionnel », ceci dès 1981. Elles disent pourtant beaucoup de Blanchard, cet « écrivain sorti de rien et que personne n’attend ».
La seconde partie, la plus nourrie, offre un choix de ses cahiers couvrant les années 1978 à 1986. La patte est là. Ses congénères éprouvent le besoin « d’aller s’isoler en troupeau ». La métamorphose aussi. Le jeune Blanchard est un brin révolté, pour cause de générosité. Et puis il baisse son caquet, non pas que Mitterand ait satisfait à ses désirs d’égalité, mais parce que la politique, d’où qu’elle vienne, force à la compromission. Il a déjà des phrases terribles : « La majorité a en horreur qu’on ne lui ressemble pas. »
Il s’avère également sans concession, dans une époque où la moindre phrase un peu tranchée est rejetée. Par exemple, il épingle le fils Mauriac, Claude en son Temps immobile. Consignant le 11 avril 1971 : « Mieux vaut mal dire que de ne pas dire du tout », le fils de famille fait se scandaliser le jeune Blanchard, en 1985 : « Quelle singulière conception pour qui se veut écrivain ! » Mais, si on excepte la critique de service et les courtisans, qui peut ranger le fils Mauriac parmi les écrivains ?
Pour être plus net encore, Blanchard, lisant le Contre Sainte-Beuve de Proust, consigne les réticences de l’aîné devant le journalisme « écrit avec l’inconsciente collaboration » du public. Et de noter qu’en 1985 « tous les journalistes font des livres conçus en fonction des règles de la profession, alors que le propre de la littérature est de n’en avoir pas ; et ils sont d’une écriture qui appelle à la consommation plutôt qu’à la dégustation ».
En résumé, un ouvrage a priori un peu bancal, mais qui satisfera ceux qui aiment déjà Blanchard. Il a trouvé le ton juste, pour ses carnets ; il s’y est tenu pour notre plaisir. « Quand nous écrivons, plus rien n’existe. En somme, nous nous supprimons du monde sans avoir besoin de nous détruire. C’est un privilège qui classe la littérature. »

Pierre Perrin, note du 28 février 2018


Une note sur son précédent volume, Le reste sans changement, même éditeur, 2015.


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