Pierre Perrin lit de Dominique Sampiero, Le Sentiment de l’inachevé, Gallimard [coll. Haute enfance dirigée par Colline Faure-Poirée], 2016, 180 pages, 17,50 €

Dominique Sampiero, Le Sentiment de l’inachevé
Gallimard [coll. Haute enfance dirigée par Colline Faure-Poirée], 2016, 180 pages, 17,50 €

couv. SampieroDominique Sampiero, dont l’œuvre est déjà forte d’une quarantaine de titres publiés, livre un très beau récit d’initiation. Celui-ci dévoile une sorte de secret de famille qui tend à rompre les ressorts romanesques, en même temps que la charge poétique est constante, sans peser un instant. C’est une réussite. Comment un enfant se découvre, ou du moins comment l’écrivain parvient à restituer cette découverte, tel est bien le tour de force auquel il se livre tout d’abord en donnant une conscience au fœtus qui se retourne dans le ventre maternel. Il incarne l’expulsion, l’entrée dans la lumière. « J’apprends qu’aller est un voyage, une disparition sans retour. » Il narre des expériences communes à tous, tel le plafond qui se penche et s’incurve à pénétrer les pores de la peau pour écraser l’avenir de tout son poids. Il note que « les principes c’est comme l’herbe, on ne sait pas comment ça pousse ».

C’est presque dès la page cinquante qu’il entreprend de dévoiler comment la conscience du sexe s’impose à l’enfant. Comment naît l’irrépressible envie de « toucher l’âme gourmande des filles, jouer avec leurs cheveux, la golden nue de leurs petits seins, glisser un doigt sur le trésor de leur nombril » ? Comment on passe de la vision à l’union ? Ce mot, il le revisite totalement. En exprimant le besoin du bas du ventre et du haut des cuisses, la tenaille en effet n’attend pas l’adolescence. Il a des délicatesses pour exprimer par exemple qu’au premier vrai baiser « le temps fond dans mes vêtements sous mon ventre », tandis que, dans le même temps, « son visage me repousse et ses mains me retiennent ». Il nous apprend que c’est dès l’âge de douze ans qu’il a fait l’amour à la maison, régulièrement, sans être amoureux : « j’entre sans amour dans le corps d’une jeune fille à qui je ne demande pas de m’aimer ». Il écrit finement : « j’ose le geste d’écarter les tissus et la défense est faible. J’ose ouvrir et laisser jaillir mon sexe couvert de larmes déjà. J’ose la pénétrer aussi doucement qu’une langue dans un fruit. »

Tout cela ne s’opère pas à l’abri de nombreux sentiments. L’analyse est si discrète qu’elle ne pèse ni ne pose aucune sentence. Le fin mot est même donné à la fin du roman par l’adulte découvrant d’une façon fortuite une scène assassine que sa partenaire ne lui avait jamais révélée. De celle-ci, on sait peu. Même son portrait physique se borne à une demi-page. Elle est murée dans le silence. Est-ce que Sampiero aurait pu lui prêter une parole intérieure ? Mais en avait-elle une ? Elle existe à travers lui. À son arrivée à la maison, « on aurait dit un chien perdu, abandonné par ses maîtres, de grands yeux noirs gonflés de tristesse et de vide ; […] elle était mon miroir et moi sa fracture dans le miroir, une brèche ouverte sur le néant ». Ce qui est sûr, c’est que Sampiero ne se cherche aucune excuse. Il dit crûment la cruauté, la violence des châtiments qu’il subit et auxquels, à l’occasion, par omission, il auait presque pu participer. « Les moqueries des autres la mettaient plus bas que terre. »

Dans ce Sentiment de l’inachevé, on trouvera encore des pages admirables sur la campagne auprès des grands parents, des coups de théâtre, la découverte très tôt de la mort, une autre façon de faire l’amour avec une fille au pair plus âgée, plus habile. Dominique Sampiero résume alors son “sentiment” aux portes de la vie adulte : « Faire l’amour est un soulagement, pas une relation. Le sexe n’apaise rien, mais installe un perpétuel sentiment d’insatisfaction. » D’où peut-être le titre, quand la lecture au contraire délivre, elle, une satisfaction sans faille, le sentiment d’une plénitude — la réussite absolue d’un écrivain.

Pierre Perrin, note du 25 mars, parue sur La Cause littéraire, le 15 avril 2016 et le 4 mai sur En attendant Nadeau [n° 8]


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