Pierre Perrin lit Patrice Delbourg, Solitudes en terrasse, Le Castor Astral, 2016, 276 pages, 18 €

Patrice Delbourg, Solitudes en terrasse
Le Castor Astral, 2016, 276 pages, 18 €

couv. DelbourgSolitudes en terrasse est un livre d’heures liquides et de songeries embrumées. Ce recueil de complaintes des rues et des crus présente un paysage intime, mouillé, téméraire autant que dérisoire, d’une littérature de zinc extrême, dit le prière d’insérer qui s’achève sur cette considération : 227 noms cités constituent un club d’inconsolables dans la sciure des comptoirs. Delbourg n’arrête pas non plus de prévenir : « les guillemets ne l’avaient jamais tracassé / tant il est vrai que l’on ne fait jamais / que réécrire les livres des autres », Le Bonheur des tristes de Luc Dietrich restant l’un de ses préférés. On ne se mettra donc pas à cheval sur les guillemets, encore moins les italiques. L’important, dit-il, est plus sérieux que le respect dû à la Sorbonne qui l’aurait mauvaise.

Quand il nous donne à lire : « les gens aux terrasses des grands boulevards / s’empilent comme des vertèbres / les jeunes filles ont des orages plein les poches », on songe à Yves Martin, bel et bien consigné dans la table des auteurs invités, mais pas à une autre page. Ce qui serait désastreux pour un thésard devient ici une pirouette de sa façon. La table a un pied bot, c’est son droit. De même, « toutes les passantes ne sont pas des  chefs d’œuvre ». On l’aura bien compris, on est ici dans une moliéresque galère, tout en galéjades. Le côté intéressant, c’est en effet la drôlerie, cette réinvention permanente de la langue, cet assemblage, comme pour un grand cru, de termes qui s’arrachent les perruques, ce qui n’empêche en rien les considérations sérieuses. « Toujours ce passé qui ne passait guère » ou, dit autrement sur la page d’à côté : ce « pauvre pithécant[h]rope en cale sèche / se sent si peu vivant ». On se demande à peine pourquoi il enlève son deuxième h au pithécanthrope, comme si la pensée ne pouvait pas en imposer au dictionnaire.

Parmi les portraits, qui relèvent du reflet dans une vitre un jour d’averse, on croise d’authentiques réussites. René Char est qualifié de « greffier solaire acrimonieux ». Le poète sans majuscules « jacques prevel n’a jamais eu la notice du vivre […] sa carcasse rompue sur le sommier des affres » ou le plus que poète « gustave flaubert seigneur de croisset […] voué aux affres de la manière au cilice de la rature / son oursitude devenait système / il envoyait faire foutre ce qui bougeait à la ronde / sauf la gnôle casse-poitrine le ginguet des faubourgs ». Le calembour, chez Delbourg, est constant, comme est constante une sorte de déréliction compissée. Delbourg moque le « pénis orphelin […] cet organe naguère totémique qui ne bande plus ». Il rit moins à rappeler que « toute vie se révèle long processus de décomposition », mais on le devine assez hilare à : « la poésie reste toujours supérieure à la philosophie […] il y a des textes qu’il faut lire très vite / ainsi qu’on tient un bref équilibre en espadrilles / sur un tas de bûches ».

Ce lutineur de la syntaxe, dit-il en ses vers, et bien plus encore du vocabulaire, s’oblige à griffonner au moins dix lignes par jour. Il lui faut consigner « un corsage trop vite monté en graine sous le pilou  […] une rombière sous une coiffure de saule pleureur ». L’essentiel est d’échapper « au long safari sépulcral au fond de soi », en sachant que « flâner c’est garder un plaisir orphelin sous la semelle ». Par chance, Delbourg est lu, car « écrire sans être lu / c’est danser dans le noir ». Le plaisir que dispense ce « suicidaire récidiviste » ravira les tristes qui aiment rire. « Pour exister il faut exagérer. »

Pierre Perrin, note du 23 mars, parue le 10 mai 2016 dans La Cause littéraire



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