Pierre Perrin lit Marilyne Bertoncini, La Dernière Œuvre de Phidias, 453me Encres vives, 2016, 16 pages, 6,10 €

Marilyne Bertoncini, La Dernière Œuvre de Phidias
453me Encres vives, 2016, 16 pages, 6,10 €

couv. PhidiasAprès l’édition numérique de Labyrinthe des nuits chez Recours au poème, l’an dernier, présenté dans le n° 5 de Possibles, Marilyne Bertoncini publie La Dernière Œuvre de Phidias, une sorte d’épopée concise, en une douzaine de pages.

Dans un avertissement, elle précise que « le mystère de cette vie, toute tournée vers une quête d’absolu et de réalisme, de cette vieillesse – solitaire – de proscrit, m’a longtemps fait rêver à cette fin de Phidias et à celle de sa dernière œuvre, dont il me plaît de penser qu’elle est à portée de main ».

Le départ de ce poème ample malgré sa concision convoque… « la caresse / de ton nom ». Dès la seconde page, « la voix d’un enfant s’élève dans le soir / et les deux syllabes de ton nom s’élancent ». Pour quelle raison ce double est-il convoqué ? Opérer un dédoublement partiel, sans doute, tandis que la poète reste seule à la manœuvre, à « l’improbable conjonction de / l’éphémère à l’éternel » et que la traversent des catastrophes anciennes, telles ces « Momies de Pompéi / muettes abandonnées à la cime du cri ». L’espace même est incertain : Ostende, Brighton, écrit-elle par deux fois. Rien ne tient : « les lieux sont fuyants plus que le sable même », à la façon des êtres : « Phidias dont le pas jamais ne se pose […] et la voix de l’enfant / à jamais suspendue / entre les deux syllabes de son nom ».

C’est un des mystères de ce bel opuscule, comme en laissent derrière eux les savants, une incertitude qui ajoute à la fascination qu’exerce sur le lecteur le poème de Marilyne.

Cependant, du marbre vient le salut, par le mouvement. « La matière fait signe / au sculpteur. » Le recueil pourrait ici s’étoffer. Revient l’enfant, pour mieux disparaître. Marilyne Bertoncini a pour le dire des vers expressifs : « Les ombres s’évaporent avec l’odeur des roses // Sur l’arbre / une cigale / cisèle le silence ». Un troisième personnage affleure aussi les pages de cette épopée d’un souffle, ainsi que quelques citations extraites de L’Odyssée, traduite par Victor Bérard, et d’autres tirées d’Héraclite dans une traduction de P. Dumont pour la Pléiade.

Savant et d’accès aisé à la fois, ce bref volume conduit à rêver sur les traces de Phidias, sur ce qu’il demeure d’un être, quand même son œuvre serait mangée par le temps. L’invention des souvenirs, à travers l’espace et le temps confondus, c’est une façon de poète d’accompagner ces « oracles que les dieux cachent dans la nature ». Marilyne est de cette taille-là, qui, tel René Char, sur les siècles « ne [s]e courbe que pour aimer ».

Pierre Perrin, note du 27 avril 2016 parue le 23 mai sur La Cause littéraire


Encres vives – revue-éditions – a été fondée en 1960 par Michel Cosem. Gilles Lades dans un article publié initialement dans la revue Poésie/première n° 60, éd. Chantal Danjou, 4 janvier 2015, 111 p. 15 €, écrit : « Michel Cosem assigne deux buts à Encres Vives : stimuler la création et proposer une vision de la Poésie. Le fait est que, depuis longtemps, les poètes viennent à lui parce qu'ils savent qu'il est attentif à toute voix juste. Il est tout à fait vrai que de très nombreux auteurs aujourd'hui connus, reconnus, ont été découverts par lui. Voilà donc une troisième mission, celle de la découverte. Il est une autre notion à prendre en compte, celle de la durée. Michel Cosem publie certains poètes depuis très longtemps. Au partage poétique se joint la faculté de mettre en regard les tendances les plus récentes et le renouvellement des écritures confirmées. » Marilyne Bertoncini écrit aussi sur son blog Minotaura et a figuré dans le n° 5 de la revue Possibles en ligne [février 2016].


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